Avenir Light est une police épurée et élégante et appréciée des designers. Agréable à regarder, elle s'adapte parfaitement aux titres et paragraphes.

C'était un matin d'été comme on les connaissait bien ici. Le ciel, couleur de zinc, laissait de place en place quelques trouées d'espoir bleuté. Un coq, à cheval sur sa pendule, réveillait ses quartiers.

 

 

Il était tôt. J'étais comme d'habitude à l'atelier. Assis à ma table, je griffonnais et pensais volume, matière, mouvement, modelé, projet. De son côté, mon transistor soufflait un léger courant d'ondes : Pithecanthropus erectus. Du Mingus, cuvée 56. Un régal !

 

Nous étions bien. J'aimais ces petites heures, ces réveils mélodieux et tranquilles dans la paume accueillante d'un nouveau matin.

 

Soudain, je sentis une présence. Je levais la tête. Au premier instant, un frisson d'effroi me glaça. Ils étaient là, éberlués et hagards sur le seuil de ma porte. Qu'est-ce que c'était que ça ?

 

A l'évidence, ils venaient de loin. Ils portaient les stigmates d'une longue errance à travers le temps, le poids d'une histoire. HOMO éructa l'un d'eux.

 

Homo Homo Homo reprirent les autres en chœur, comme un mantra dont le courant des basses fréquences «  AUM... » me déposa très loin. Là bas. Longtemps avant. Dans ce temps vierge du feu, sinon celui du ciel. Tonitruant. Kraoutch...! Brutal et soudain. Sauvage. Imprévisible comme le vent et l'eau.

Longtemps, longtemps avant d'amadouer l'étincelle. L'arroser d'amadou pour que pousse la flamme. Très longtemps. Des lunes. Des lunes et puis des lunes et puis des lunes encore. Au moins ça.... Des lunes sans compter avant de parvenir à mettre le feu en boîte... d'allumettes. Crac !..

 

Très loin, là bas, dans le longtemps, accueilli par un moelleux tapis d'humus, j'approchais du grand arbre. Celui des ascendances. J'avançais. j'avançais en prenant soin de déposer des pas légers, légers comme des baisers, entre ses racines. Prendre garde. Ne pas les abîmer. Les observer seulement. S'en réjouir. Les admirer. Les admirer ici. Là. Là aussi. Puis les admirer là encore, filantes, noueuses et moussues, aventurières, imprudentes aussi... prendre l'air.

 

J'étais à son pied. Une main sur son écorce, j'en faisais le tour. Lentement. Plusieurs fois. Sous mes doigts je sentais m'effleurer sa musique, les battements de son cœur. Calmes. En paix. Seul un intrépide vent chaud empêtré dans son épaisse chevelure faisait chanter ses feuilles sur l'air desquelles ses branches ne pouvaient s'empêcher de danser. Elles valsaient, tanguaient. Elles chaloupaient souplement dans l'espace et venaient me frôler comme pour m'inviter moi aussi à entrer dans la danse. Sans réfléchir, j'acceptais. Quelque chose m'y poussait. J'accrochais l'une d'entre elles le temps de quelques mesures. Puis une autre. Puis une autre. Puis une autre encore. Plus haut. Toujours plus haut. jusqu'à l'étourdissement.

 

Tout en haut, presque, au cœur de la touffée, mon temple, assis, je rassemblais mes esprits et reprenais mon souffle. Je me sentais étrangement à mon aise. La branche sur laquelle j'étais m'épousait le séant comme un gant. A côté de moi, tranquille, un couple de Pan Paniscus* s'embrassait. Mes frères premiers. Ma place. Je retrouvais ma place. Mon point d'origine. Le soleil que le couvert végétal filtrait pleuvait sur moi en petits confettis de lumière. De temps en temps, des oiseaux, surpris de me trouver ici faisaient volte face en déclenchant leur alarme.

 

Une alarme. Une alarme, d'un autre genre cette fois. Une sirène de pompier me ramenait dans le maintenant. Ici. là. Un incendie ? Le feu quelque part ?

 

Mon transistor battait l'adagietto. La 5 ème de Mahler coulait comme un miel frais. La beauté !

Je me levais, quittais mon tabouret. Me dégourdir le fondement. Irriguer mes pensées. Prendre un thé.

En me déplaçant vers la petite table où se trouvait mon réchaud, un sms vibro avertisseur me prévenait l'aine droite. Je stoppais net. Je baissais la tête et je me regardais. De haut. Avec cette même distance hautaine qui questionne parfois l'étrangeté, l'étranger. Je m'observais. De derrière mes lunettes à verres progressifs antireflets, je scrutais mes chaussures, mon jean; cette protubérance qui déformait ma poche droite de devant, mon orthèse Wifi/bluetooth/4G sans laquelle je ne savais plus exister. Infirmité. J'examinais ma montre, ma chemise à carreaux. Perplexe.

 

... Prendre ce thé...

 

Crac !...

 

Dans la petite flamme qui dansait au bout de mes doigts avant d'ouvrir le gaz, j'entrevis le visage de Darwin.

 

Quel curieux animal étais-je devenu ?

 

 

 

FA

 

 

* Nom commun : Bonobo ou chimpanzé pygmée

Famille : hominidés

  Mise à jour juillet 2020                                                                                                                                                                                                        © Crédit photos Sylvie Lefaudeux-Farcy